La syrah et moi : ce cépage qui m’a longtemps désarçonné avant de me conquérir

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Dans ma cuisine de Lyon, le gigot de mon dimanche commençait à dorer quand j'ai ouvert une Côte-Rôtie de Paul Jaboulet Aîné. Une odeur d'allumette frottée a jailli du verre, avec un fruit noir serré qui me laissait méfiant. Une heure plus tard en carafe, le vin a basculé, et j'ai enfin compris pourquoi je m'y étais tant cassé les dents.

Au départ, je ne savais pas trop à quoi m'attendre avec la syrah

Je faisais partie de ceux qui abordaient la syrah avec prudence. Je restais sur mes achats habituels, et je cherchais juste un rouge un peu plus nerveux que mes habitudes. Ancien caviste, désormais rédacteur indépendant sur le vin pour le magazine On s'occupe du vin, j'ai gardé ce réflexe de noter ce qui me plaît dès la première gorgée. Aucun diplôme d'œnologie ni titre de sommelier diplômé : je parle depuis le terrain. Cette phrase, je l'avais en tête chaque fois que j'ouvrais une bouteille qui ne me parlait pas. J'étais curieux, mais je ne m'attendais pas à un cépage aussi raide au départ.

Mes premières bouteilles m'ont laissé froid. Le premier verre serrait la langue, la finale était sèche, et le poivre prenait toute la place. Une fois, j'ai servi la bouteille trop chaude, dans une pièce à 22°C, et l'alcool est monté tout de suite. Le vin paraissait lourd, presque brouillon. Une autre fois, j'ai ouvert une syrah jeune et je l'ai bue sans attendre. Le nez sentait l'allumette et un caoutchouc léger. J'ai cru à un défaut. Je me suis trompé, et pas qu'une fois.

J'avais lu des choses simples sur la syrah. Je l'imaginais sombre, massive, pleine de fruit noir et de poivre. En verre, j'ai trouvé autre chose. Il y avait par moments de la violette fanée, une fraîcheur plus tendue que prévu, et un fond fumé qui m'a désarçonné. Le décalage m'a agacé, puis intrigué. J'ai commencé à la goûter comme un vin qui cache son jeu. Ce n'était pas un rouge immédiat, et c'est bien là que j'ai bloqué pendant des mois.

Les dégustations à l'aveugle m'ont servi de claque utile. Je croyais reconnaître la syrah, puis je me retrouvais à hésiter devant un nez réduit ou un bois trop présent. Les vignerons rencontrés sur le terrain me répétaient que certaines cuvées se ferment à l'ouverture. J'entendais la chose, sans la vivre vraiment. À ce stade, je tournais autour du cépage sans lui faire confiance. Je prenais mes notes, mais je n'avais pas encore le bon geste.

La longue phase où je tournais autour sans jamais vraiment accrocher

Un soir, j'ai ouvert une syrah du nord du Rhône sans la mettre en carafe. Le nez est sorti fermé, avec cette note d'œuf et d'allumette qui m'a fait lever les sourcils. En bouche, les tanins accrochaient, et la matière me paraissait plus raide que dense. J'ai reposé le verre, puis j'ai repris une gorgée deux minutes plus tard. Rien n'avait changé. J'ai eu ce doute un peu bête, celui qui fait penser qu'une bouteille n'est pas à sa place. Avec le recul, c'était juste un vin qui demandait du temps.

J'ai aussi eu ma part d'erreurs de service. J'amenais la bouteille trop près du radiateur, puis je m'étonnais que le poivre devienne agressif. À 15, 16 ou 17°C de trop, la syrah se met à parler plus fort qu'elle ne devrait. J'ai fini par le sentir à la gorge, avant même de l'écrire dans mon carnet. Sur une autre bouteille, j'avais choisi un millésime très mûr, persuadé de retrouver de la fraîcheur. J'ai trouvé un fruit noir confit et une chaleur alcoolique qui écrasait tout. Pas terrible. Vraiment pas terrible.

Le pire, c'est que j'ai condamné une bouteille réduite trop vite. Le premier nez sentait le caoutchouc, presque l'allumette froide, et je l'ai rangée sans insister. Une demi-heure plus tard, elle montrait du poivre de moulin, puis une violette plus nette. J'ai compris alors qu'un vin peut être fermé sans être mauvais. Ce jour-là, j'ai commencé à servir la syrah plus fraîche, puis à la passer en carafe avant de revenir au verre une demi-heure plus tard. Ce simple geste m'a évité plusieurs jugements à l'emporte-pièce.

Ce qui me déstabilisait aussi, c'était la sensation de bouche. Sur une syrah trop jeune, les tanins me semblaient secs, presque griffés. Avec un plat léger, elle écrasait tout et la nourriture disparaissait derrière le vin. J'ai tenté l'apéritif une fois, avec quelques tranches de saucisson, et je n'ai gardé qu'une langue sèche. Ce n'était pas un problème de caractère, mais de contexte. La syrah me demandait un cadre plus franc.

Ancien caviste devenu rédacteur indépendant pour le magazine On s'occupe du vin, j'ai vu à quel point cette patience changeait la donne. Dans les bouteilles du nord du Rhône, la matière finit par se poser, et le poivre cesse de mordre. Je notais cela dans mon carnet après les dégustations du mardi soir, quand la cave était presque vide et que je pouvais revenir au même verre. Mon métier m'a appris que le premier nez ne dit pas tout. La syrah, pour moi, a commencé là, dans cette petite part d'attente que je refusais avant.

La soirée du gigot rôti où tout a basculé

Cette soirée-là, j'avais mis un gigot d'agneau au four, avec une croûte dorée et des sucs bien marqués. J'avais choisi une syrah du nord du Rhône que j'avais déjà boudée, cette fois sans faire de chichis. Je l'ai ouverte une heure avant, puis j'ai laissé la carafe dans la pièce la plus fraîche. Quand mes deux enfants adultes sont passés à table, le vin avait déjà perdu son côté fermé. J'avais encore ce souvenir du nez d'allumette, alors j'y suis allé avec prudence. Je ne voulais pas me raconter d'histoire.

Le premier verre m'a arrêté net. Le poivre noir avait pris la forme d'un poivre de moulin, plus doux, plus net. J'ai trouvé aussi une violette fanée, pas une fleur fraîche, mais un pétale écrasé, presque poussiéreux. Derrière, il y avait une note de viande fumée et un fond d'olive noire. La bouche tenait droit, sans dureté. Les tanins étaient présents, mais ils glissaient mieux. J'ai bu plus lentement que d'habitude, juste pour suivre la transformation du vin.

Avec le gigot, l'accord a fait le reste. La viande rôtie a arrondi ce que la syrah gardait de rugueux. Le jus du plat a réveillé le côté fumé, et le poivre a cessé de paraître agressif. J'avais en bouche une sensation à la fois dense et salivante, presque réglissée. J'ai regardé mon assiette, puis mon verre, comme si les deux venaient enfin de parler la même langue. Là, j'ai cessé de voir la syrah comme un rouge qui se méritait trop. Elle devenait un vin de table, au sens le plus simple.

Ce qui m'a marqué, c'est le mélange entre la violette fanée et le jus de viande fumée. Ce contraste n'a rien d'abstrait pour moi. Je l'ai senti très clairement, au point de m'arrêter entre deux bouchées. La syrah n'était plus une bouteille un peu rude, mais un vin qui répondait au plat avec précision. La finale gardait une petite salinité, puis un retour fumé qui restait au fond de la gorge. J'ai fermé les yeux une seconde, pas pour faire joli, juste pour retenir le moment.

Cette soirée a remis beaucoup de choses à leur place. Le vin n'avait pas changé, c'est moi qui avais changé la manière de le recevoir. J'avais enfin accepté de le laisser respirer et de lui donner un vrai compagnon de table. La carafe y était pour beaucoup, simplement parce qu'elle lui avait laissé le temps de s'ouvrir. Après ce dimanche, j'ai cessé de parler de la syrah comme d'un rouge dur. J'ai commencé à la traiter comme un cépage de rythme, avec ses silences et ses reprises.

Ce que je sais maintenant et que j'ignorais complètement au début

Avec le recul, je vois surtout une affaire de patience. Une syrah jeune peut rester verrouillée pendant 30 minutes, puis changer d'allure après 2 heures en carafe. Sur certaines bouteilles du nord du Rhône, j'ai trouvé que 3 ans étaient encore trop courts. D'autres se sont ouvertes pleinement après 8 ans dans ma cave. Les tanins se fondent, la violette revient, et la matière paraît moins serrée. J'avais sous-estimé cette lenteur, alors qu'elle fait partie du charme du cépage.

J'ai aussi compris que la température de service change tout. Trop chaud, la syrah donne de la chaleur alcoolique et le poivre devient cassant. Trop froide, elle se referme, et il ne reste qu'une structure un peu muette. Je la garde désormais autour de 16 à 18°C quand je peux. Je regarde le verre avant de reprendre la bouteille, parce qu'un degré de trop se sent très vite. Dans les syrahs à 13,5 degrés ou un peu plus, la chaleur prend toute la place si je manque ce détail.

Les dégustations à l'aveugle m'ont confirmé ce que je pressentais. Je croyais tenir un cépage sévère, et je tombais par moments sur des versions plus florales que prévu. Les vignerons rencontrés sur le terrain m'ont aidé à comprendre le piège du style solaire. Une syrah trop mûre perd sa tension et devient confite. L'alcool y parle plus fort que le fruit. À l'inverse, une cuvée plus fraîche garde un poivre de moulin, une olive noire et cette finale saline qui me plaît tant.

En 25 ans derrière le comptoir, j'ai vu des clients passer d'une grimace à une vraie curiosité après une bonne bouteille. Cette bascule ne tient pas à un discours savant. Elle tient au verre, au plat, au temps laissé dans la carafe, et au fait de ne pas condamner la bouteille trop vite. Je ne sais pas tout sur la syrah, et je ne prétends pas lui avoir pris le bras droit. Quand un vin me paraît techniquement bizarre au point de me laisser un vrai doute, je le fais vérifier par le caviste ou je demande l'avis du vigneron.

Mon bilan : ce que je referais et ce que je ne referais pas avec la syrah

Aujourd'hui, je ne me précipite plus avec la syrah. Je la sers plus fraîche, je la passe en carafe, et je lui laisse du temps avant le repas. Je garde aussi un faible pour les cuvées du nord du Rhône, parce qu'elles me parlent plus vite quand la fraîcheur tient la route. Quand je rouvre une Côte-Rôtie de Guigal ou une bouteille de Paul Jaboulet Aîné, je sais désormais où je mets les pieds. Ce n'est plus un vin qui me résiste. C'est un vin qui me demande de l'attention.

Je ne referai pas mes vieilles erreurs de service. Je ne l'ouvrirai plus pour la boire aussitôt, ni pour un plat trop léger qui l'éteint. Je me méfie aussi des versions trop mûres, qui m'ont laissé cette sensation de fruit noir cuit et de chaleur pesante. J'ai perdu assez de soirées à vouloir forcer le passage. Ce que je garde, c'est le plaisir du moment où la bouteille s'ouvre enfin. Cette minute-là, je la reconnais maintenant sans hésiter.

La syrah parle mieux à qui accepte de l'attendre un peu et de la servir à la bonne température. Pour moi, elle a changé quand j'ai cessé d'en attendre un rouge facile. Elle reste à sa place avec les viandes rôties, les verres qui respirent, et les soirs où je peux revenir au même verre après un peu de temps. Je pense à ce dimanche avec le gigot et à la cuisine de Lyon, avec le verre posé près du plat. Ce cépage ne m'a pas seulement appris la patience. Il m'a appris à écouter un vin avant de le juger.

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