Le chardonnay que j’ai longtemps boudé avant qu’un Jura me réconcilie

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Sur ma table de cuisine à Lyon, le premier verre de chardonnay du Jura ouillé, un Arbois, a renvoyé une odeur d’allumette et de citron froid. Le bouchon a cédé d’un coup sec, et le vin semblait presque fermé au bord du verre. Vingt minutes plus tard, j’ai été convaincu qu’un chardonnay pouvait tenir droit sans tomber dans le beurre.

La première gorgée m’a surpris par sa retenue. Puis la pomme jaune est venue, avec une ligne plus nette que ce que j’attendais. Ce soir-là, j’ai arrêté de faire la grimace devant ce cépage, au moins pour les bouteilles du Jura.

Je n’étais pas prêt à aimer le chardonnay, voilà pourquoi

J’ai appris à me méfier des blancs trop maquillés. J’avais passé des années derrière un comptoir à voir revenir les mêmes déceptions, celles des chardonnays trop boisés ou trop beurrés. À la maison, avec mes deux enfants adultes, j’ouvrais les bouteilles sans cérémonie, juste pour le repas du soir.

Je cherchais un blanc rond, franc, avec un bois discret et une bouche qui ne s’impose pas. Le Jura me laissait méfiant, parce que j’y trouvais des vins droits au point de me paraître sévères. Je servais mes blancs très froids, et je me plaignais ensuite qu’ils paraissaient maigres.

Avant ce verre, le mot ouillé ne me disait pas grand-chose de vivant. Je connaissais la différence de nom, pas la sensation dans le verre. Je suis parti avec le cliché du beurre et du toast, et il m’a suivi longtemps.

Je ne pensais pas qu’un chardonnay pouvait rester sec sans devenir sec de manière raide. Dans mon esprit, il devait choisir entre le bois et le fruit, jamais tenir les deux en même temps. J’étais sûr de moi, et j’étais surtout à côté.

La vraie histoire a commencé quand j’ai laissé le verre tranquille

J’ai ouvert la bouteille sans la prévenir, sortie du frigo à 8 °C, et je me suis retrouvé devant un nez fermé. Il y avait une allumette humide, puis un caoutchouc léger qui m’a fait lever un sourcil. La bouche paraissait maigre, avec une acidité pointue qui accrochait le palais.

Je me suis trompé en pensant à une bouteille fatiguée. J’ai posé le verre sur la table et je n’y ai plus touché pendant 20 minutes. Le vin a commencé à bouger par petites étapes, sans effet spectaculaire.

D’abord, la pomme jaune a pris de la place. Ensuite, une poire mûre est apparue, puis une noisette fraîche, nette, presque crue. La bouche s’est tendue, plus saline, et ça salivait au fond des joues.

À ce moment-là, j’ai compris que le vin n’était ni raté ni flou. Il avait juste besoin d’air et d’un peu de chaleur. C’était un style plus droit, avec une finale nette sans lourdeur de bois.

Je l’ai aussi servi avec une salade de fenouil, et là il paraissait trop vif. En revanche, avec un comté de 14 mois et une volaille à la crème, le vin a pris une autre allure. Le fromage n’a pas écrasé le verre, et la table a gagné en calme.

Ce contraste m’a retenu. Seul, le vin semblait presque raide. À table, il trouvait sa place, et je me suis senti moins pressé de le juger.

Le déclic est venu quand j’ai compris comment servir ce vin

J’ai appris à ne plus condamner ce style à la première minute. Depuis, je sors la bouteille 30 minutes avant le repas, et je vise 11 °C au verre. Quand je l’ai gardée à 8 °C, elle a perdu tout son relief.

Le mot qui compte ici, c’est ouillé. Les fûts sont complétés plusieurs fois, et le vin ne prend pas ce voile qui mène vers un autre style. Je garde alors un chardonnay plus net, plus droit, avec un fruit blanc discret et une petite note de noix.

À l’aveugle, je le repère à cette combinaison très particulière. J’y trouve la pomme jaune, le citron tranquille et, quand le verre prend de l’air, une pointe de cire d’abeille. Une légère réduction peut donner une allumette au départ, puis disparaître après quelques minutes.

Ce détail m’a évité plusieurs erreurs. J’ai longtemps cru qu’un nez un peu fermé annonçait une bouteille morte. En réalité, j’avais face à moi un vin qui demandait seulement un peu de patience.

Ce que je retiens de cette expérience et ce que je ferais autrement

Au bout de ces verres, j’ai cessé de traiter le chardonnay comme un bloc unique. Le Jura m’a appris la patience, et surtout la nuance. Je ne le bouderai plus, même si je ne prétends pas que chaque bouteille du massif me plaise de la même manière.

Je ne sais pas si cette leçon vaut pour toutes les caves, et je ne veux pas en faire une vérité générale. Chez moi, elle a marché parce que le vin avait gardé sa tension et sa fraîcheur. Quand la bouteille a chauffé dans le coffre, la teinte dorée et le goût fatigué m’ont servi de rappel brutal.

Ce que je ferais autrement, c’est la servir moins froide et la laisser respirer avant le repas. Je ne la chercherais pas pour le seul apéritif, ni pour un plat trop léger qui la rend nerveuse. Je la garderais pour une table un peu plus franche, avec du gras ou du salé.

Pour quelqu’un qui accepte qu’un blanc parle d’abord à pas lents, ce style vaut la place. Pour celui qui veut du rond immédiat et du bois bien visible, ce n’est pas mon terrain. La dernière bouteille qui m’a marqué venait de Domaine Jean-François Ganevat, et j’ai été convaincu une seconde fois, sans surprise cette fois-ci.

Par où j’aime commencer, moi, c’est un chardonnay de Bourgogne peu boisé ou un blanc du Jura ouillé, servi pas trop froid, autour de onze degrés. C’est là que le cépage arrête de se cacher derrière le bois et se met enfin à parler de son terroir. Et si le premier verre déroute encore, je laisse la bouteille respirer vingt minutes : neuf fois sur dix, c’est sur la deuxième gorgée, pas sur la première, que le chardonnay longtemps boudé finit par se réconcilier avec moi.

Quand je repense à ce verre d’Arbois, je revois la pomme jaune, la noisette et cette finale nette qui m’avait désarmé. Avec mes deux enfants adultes, j’aime encore ouvrir ce genre de bouteille le dimanche, parce qu’elle dit la table sans hausser la voix. C’est là que j’ai compris, pour de bon, que je l’avais boudé trop vite.

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